OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Encadrer les réseaux sociaux: pourquoi les médias se trompent http://owni.fr/2011/08/02/encadrer-les-reseaux-sociaux-pourquoi-les-medias-se-trompent/ http://owni.fr/2011/08/02/encadrer-les-reseaux-sociaux-pourquoi-les-medias-se-trompent/#comments Tue, 02 Aug 2011 06:30:23 +0000 Morgane Tual http://owni.fr/?p=75239 Ça y est. Avec l’affaire DSK, les médias français ont pris conscience de l’existence des réseaux sociaux. Ou tout du moins, de leur importance. Comme les hommes politiques, qui semblent avoir découvert il y a peu Internet, il est désormais temps de “régulariser”, de “charter”, bref, de censurer.

De quoi souffre la presse aujourd’hui ? Les plus hypocrites répondront « des journaux gratuits et du Web ». Les plus honnêtes admettront que la presse souffre d’une immense crise de confiance de la part de ses lecteurs, qui critiquent ses collusions avec le pouvoir politique et économique, son manque de transparence, d’audace, et la docilité de ses journalistes.

Que veut faire la presse aujourd’hui ? Empêcher ses journalistes de raconter ce qu’ils veulent sur les réseaux sociaux. Les empêcher par exemple de critiquer « son entreprise, sa direction, son service », (Nouvel Obs.com) ou d’émettre « une opinion personnelle en contradiction avec celle de l’entreprise » (Rémy Pfimlin, France Télévisions). Tout en les incitant à faire « attention aux tweets humoristiques » (NouvelObs.com again).

Pour la transparence, l’indépendance d’esprit et le reste, on repassera.

Rafraîchir l’image de la presse

Pourtant, la liberté de ton que les journalistes ont trouvée sur Twitter est, je pense, une énorme opportunité pour rafraîchir l’image de la presse en France. Ici, le réseau a très vite été trusté par des hordes de journalistes, qui ont très récemment été rejoints en masse par les autres. Qu’y ont découvert ces personnes ? Des journalistes très différents les un des autres, très différents aussi de l’image du jeune-cadre-dynamique-sourire-colgate-pisseur-de-copie-formaté-un-brin-trop-propret.

Ils y ont découvert des humains, dans toute leur diversité, qui tweetent corporate, parlent de leurs gamins, évoquent leurs problèmes de cœur, balancent des photos cochonnes, des blagues stupides, s’émeuvent des conflits du bout du monde, se gaussent des dernières âneries de nos « représentants », photographient leur dîner, leurs pieds sur la plage, leur chien, live-tweetent une manif, racontent ce qui se passe au bureau ou dans l’Amour est dans le Pré. Des gens comme eux.

Et des journalistes motivés, intéressés, passionnés, indignés, des journalistes accessibles, qui leur racontent comment ça se passe à l’intérieur, là où se fait le journal, et aussi là où se fait le pouvoir. Bref, des journalistes qui font leur boulot, et qui redonnent confiance, je crois, à leurs lecteurs.

Je comprends qu’un média puisse être dérangé par le tweet d’une de ses journalistes s’étonnant que la rédaction soit vide à 9h. C’est ce qui s’est passé au NouvelObs.com. Mais que doit-on remettre en cause ici ? Le tweet de la journaliste ? Ou le fait que la rédaction soit vide à 9h – si tant est que ce soit un problème ?

Que des journalistes parlent de ce qui se passe au sein de leur rédaction avec un œil critique donnera finalement, je pense, une image de la presse plus transparente, plus accessible, moins arrogante.

En critiquant Libé, ses journalistes lui ont rendu service

Regardez ce qui s’est passé à l’arrivée d’Anne Lauvergeon au conseil de surveillance de Libération. Dans le journal, un sobre filet annonce sa nomination « dans l’intérêt du journal ».

Sur Twitter, autre ambiance : les journalistes de Libération se déchaînent avec des tweets tout à fait contraires à la ligne du papier, « contradiction » relevée avec humour par un TumblR dédié. Mais qu’auraient donc pensé les lecteurs de Libération si les journalistes s’étaient tenus à carreau après cette annonce ? Si le décalage entre la ligne du journal et l’expression personnelle de ses journalistes est effectivement risible, le silence des journalistes sur les réseaux l’aurait été encore plus ! Comment un lecteur de Libération, journal supposé engagé, décalé, transparent, aurait pu accepter que les journalistes se taisent sur une énormité de ce genre ? Le journal et son équipe n’en auraient été que plus décrédibilisés, ce dont ils n’ont clairement pas besoin. En critiquant leur entreprise sur les réseaux sociaux, les journalistes de Libération lui ont en fait rendu service.

Toujours est-il que les contours de ces chartes/recommandations restent très flous, et qu’il me paraît difficile de les éclaircir. On en revient à l’éternelle distinction entre prise de parole publique et privée, arbitrant du fameux « devoir de réserve ». Sauf qu’aujourd’hui, les limites n’ont plus rien de clair. A quel moment notre parole doit-elle être « modérée » ? Dans un dîner avec des amis ? Dans un dîner avec des journalistes ? Dans une formation entre professionnels ? Dans une conférence ? Sur un blog ? Sur Twitter ? A la télé ? Sur Facebook ? – ce dernier étant particulièrement problématique : ce que nous y postons est-il privé ou public, étant donné que nous choisissons nos “amis”/”lecteurs” ?

Quand je tweete ivre à trois heures du matin, je ne suis pas journaliste

Autre question : qu’a-t-on le droit de dire ou non ? Un tweet anti-gouvernement est-il interdit ? Blague raciste ? Gif scato ? Critique de l’entreprise ? Jeu de mot foireux sur un fait-divers ? Dire qu’on mange des pâtes ? Dire qu’on a croisé une star dans l’ascenseur du journal ? Appel au boycott ? Poster un lien vers un média concurrent ? Mort aux vaches, mort aux condés ?…

A vrai dire, je crois que je m’en contrefous. Le simple fait d’avoir à me demander, en France, en 2011, ce que je suis autorisée à écrire ou non me colle un franc bourdon. L’impression que toutes ces années passées à bloguer, à Tweeter, participer à la création d’un nouvel espace auto-géré pétillant et ultra-fertile n’aura servi à rien. Il faut, encore une fois, que l’establishment vienne s’en mêler pour expliquer ce qu’il convient, ou non, de faire, de dire, de penser.

Cela dit, certains médias, comme le Nouvel Obs, expliquent que les restrictions s’appliquent « si vous indiquez ‘journaliste de l’Obs’ dans votre bio ». Pourquoi pas. S’il faut un compromis, autant que ce soit celui là. Ou le coup du double-compte : un pro, un perso. Mais c’est un peu hypocrite. Et limite prendre les gens pour des idiots, puisqu’avec une simple recherche sur Google, chacun peut savoir à quel média appartient le journaliste en question.

L’autre souci est que cette règle ne semble pas si claire puisque, quelques lignes plus loin, il est recommandé de limiter les blagues, « si vous mentionnez votre vie professionnelle », ce qui est TRES différent de « si vous indiquez ‘journaliste de l’Obs’ dans votre bio ». – ceci dit, ces indications sont issues d’un mail envoyé par le rédacteur en chef à son équipe, ce n’est pas une charte longuement ruminée.

Quoi qu’il en soit, les frontières entre vie professionnelle et vie privée ont bougé. On n’est plus, de 9h à 19h, le prototype du journaliste parfait, pour devenir un anonyme une fois gentiment rentré chez lui. Notre identité virtuelle nous poursuit. Cela signifie-t-il que l’on est journaliste 24/24h ? Non, mille fois non. Quand je tweete ivre à trois heures du matin, je ne suis pas journaliste. Mais je suis toujours une internaute, qui publie du contenu en ligne. Et je ne vois pas de quel droit mon entreprise aurait le droit de s’immiscer là-dedans.

Entre auto-censure et bon sens

Mais finalement, le fait que je raconte, comme tout le monde, des bêtises sur Twitter signifie-t-il que je suis une mauvaise journaliste ? Les personnes me suivant sur ce réseau auront-ils moins confiance dans mes articles ? Et au final, les rédactions rechigneront-elles plus à collaborer avec moi ? Je ne crois pas – en tout cas jusqu’ici. Et j’aurais même tendance à dire, sans certitude toutefois, « au contraire ».

D’autant plus que, si les entreprises de presse s’inquiètent d’avantage de ce que leurs employés balancent sur les réseaux sociaux, elles sont néanmoins les premières à leur réclamer de tweeter du contenu corporate, d’autant plus s’ils disposent d’un nombre conséquent de followers. Personnellement, j’ai toujours détesté qu’une rédaction me demande de tweeter du contenu. Et je me suis quasiment toujours débrouillée pour ne pas le faire : mon blog, mon Facebook, mon Twitter n’appartiennent pas à l’entreprise. Partager du contenu sur mes espaces personnels ne fait pas partie du contrat. Cela dit, bien évidemment, je retweete de moi-même les contenus que je juge intéressants produits par le média en question. Rester maître de son contenu est aussi une question de crédibilité vis-à-vis de ses followers. Car si Twitter devient une zone « corporate », où chacun propage, sans saveur, ce que sa boîte lui demande… qui ira s’abonner à ces comptes ? Un peu de #LOL, de #NSFW (ndlr : “not safe for work”) et d’insolence font tout le charme de nombreux comptes « influents ».

Toutefois je dois admettre que, même si je ne me gêne pas pour exprimer mes opinions sur l’actualité et propager des LOLcoiffeurs stupides, je ne critique néanmoins jamais les entreprises dans lesquelles je travaille. Certains diront que c’est du bon-sens. Qu’il ne faut pas cracher dans la soupe. En réalité, ce n’est rien d’autre que de l’auto-censure. De la peur. « Si je dis ça, je risque de déplaire à mon employeur, peut-être de perdre mon job et d’être mal vue dans le milieu », point.

Il est loin, le journalisme gonzo.

Billet initialement publié sur le blog de Morgane Tual sous le titre “Encadrer les réseaux sociaux : pourquoi les médias se trompent”

Illustrations FlickR CC PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification par Laughing Squid Paternité par Johan Larsson

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Pauvres Victoires, victoires du pauvre http://owni.fr/2011/02/10/pauvres-victoires-victoires-du-pauvre/ http://owni.fr/2011/02/10/pauvres-victoires-victoires-du-pauvre/#comments Thu, 10 Feb 2011 12:05:14 +0000 Julien Mielcarek http://owni.fr/?p=30260 Julien Mielcarek est journaliste pour le site Puremedias.com (ex-Ozap). Il collabore également à BFM Business et NRJ12.

On efface tout et on recommence. Nouvelle équipe de direction, nouvelle production, nouveaux présentateurs, nouvelle cérémonie… On nous avait annoncé la révolution des Victoires de la musique et autant dire qu’on n’a pu être que déçu hier soir devant France 4. La chaîne diffusait le premier épisode des Victoires, une première soirée consacrée aux nouveaux talents et aux révélations.

Mais, pour sans doute nous donner l’impression que cette soirée n’était pas l’arrière-cuisine inintéressante de la « vraie » cérémonie du 1er mars (celle consacrée aux stars et diffusée sur France 2), on avait tout de même convié des artistes confirmés. De Christophe Maé à Bernard Lavilliers en passant par Youssou N’Dour, on se demandait parfois quelle était la promesse de cette soirée qui, au milieu de toutes les catégories moins grand public, a quand même remis le “prestigieux” prix de l’album de chansons de l’année (un prix remis à Bernard Lavilliers, une révélation donc).

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Mais s’il n’y avait que ça… Sans doute seul artiste « internationale » disponible ce soir-là à Lille, on s’interroge encore sur la présence d’Avril Lavigne, la tête d’affiche du soir, venue chanter péniblement son dernier single. Tout aussi pénible fut la – longue – performance de Bénabar et Hélèna Noguerra qui ont enchaîné plusieurs sketchs, laissant parfois penser qu’ils co-présentaient la soirée, avant de finalement quitter la scène… Car oui, on nous avait promis de la musique, de la vraie : « Cette nouvelle organisation est tout à l’avantage des artistes puisqu’on ne sacrifie pas de lives » expliquait en amont Stéphanie Renouvin à TV Mag. D’accord. Mais on se demande encore pourquoi certaines catégories ont vu tous les nommés chanter et d’autres non, ce privilège étant réservé au seul vainqueur qui faisait mine d’être surpris alors que ses musiciens étaient déjà en scène.

Malgré tout, Stéphanie Renouvin et Cyril Hanouna tentaient d’y croire, la première répétant à plusieurs reprises que la foule était en délire alors que les plans sur les spectateurs derrière elle traduisaient l’ennui (et parfois l’effroi) que nous éprouvions devant notre téléviseur. Un téléviseur qu’on pensait parfois mal réglé tant on est resté circonspect face à la déclinaison des couleurs primaires sur le décor ou à la multiplication des performances réalisées sans éclairer l’artiste. Un choix artistique audacieux qui passe néanmoins très mal en télé. Heureusement, ces ratés ne devraient pas avoir trop de retentissement, la cérémonie n’ayant rassemblé que 489 000 téléspectateurs pour seulement 2,3% de parts d’audience. « Une foule en délire » nous disait Stéphanie…

Article initialement publié sur Puremedias.com

Crédits photos : (c) Charlotte SCHOUSBOE/ France Télévisions

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France Télévisions en monochrome http://owni.fr/2010/10/11/france-televisions-en-monochrome/ http://owni.fr/2010/10/11/france-televisions-en-monochrome/#comments Mon, 11 Oct 2010 13:17:33 +0000 Marc Endeweld http://owni.fr/?p=31042 Mais qui regarde encore France Télévisions (FT) ? Question souvent entendue dans mon entourage lorsque j’enquêtais sur la « face cachée » du groupe public (France Télévisions, off the record. Histoires secrètes d’une télé publique sous influences). Et c’est vrai que la télé de mon enfance – celle que je regardais quand j’habitais dans le Berry – a pris un sacré coup de vieux depuis plus d’une dizaine d’années. À l’antenne, toujours les mêmes séries policières le vendredi soir, toujours les mêmes fictions « historiques », avec costumes et tout le tralala, dans des décors issus de notre patrimoine français s’il vous plaît. Le résultat est sans appel car la moyenne d’âge des téléspectateurs de toutes les antennes de France Télévisions vieillit dangereusement : 55 ans. Soit dix ans de plus que l’âge moyen des téléspectateurs de la BBC.

Danger oui, car la télé publique n’est pas destinée à devenir la télé de retraités qui, faut-il le rappeler, ont majoritairement voté Sarkozy en 2007… Sans compter que la redevance est payée par tous les Français. En plus, aux retraités, TF1 leur fournit déjà de belles images d’une France mythifiée grâce au journal de mister Pernaut. Le 13 heures de TF1, c’est un peu comme une vieille horloge chez notre grand-mère, ou ces enregistrements vidéo montrant un aquarium en continu, c’est un meuble immonde qui prend la poussière.

Mais la « pernauïsation » de l’info guette l’ensemble des JT, et notamment ceux du « service public ». Il suffit de voir le nombre d’images d’archives en noir et blanc utilisées par le journal de 20 heures sur France 2 pour s’en rendre compte. Ça se veut « pédago » (« Mais coco, c’est normal, les Français sont cons, et puis, il faut bien éduquer les jeunes »), mais de plus en plus, ça ressemble aux actualités d’avant-guerre façon Pathé, qu’on regardait sur La Sept Arte dans l’émission culte « Histoire Parallèle » du grand historien Marc Ferro.

Sauf que là, on est en 2010, et que ce n’est pas une émission historique. Mais, « coco », il est toujours plus facile de rechercher des images d’archives plutôt que d’apporter une vraie analyse aux téléspectateurs, sans parler d’info tout court, en dehors des sacro-saintes dépêches AFP. Il ne faudrait surtout pas prendre de risques ou se fatiguer…

FT : Quand Arlette recherche des « témoins »

La banlieue vue par France Télévisions

Depuis des années, le traitement médiatique de nos chères « banlieues » est juste affligeant. Anecdote : pour rechercher des « témoins » issus des quartiers « sensibles », Arlette Chabot, ancienne directrice de l’information de France 2, puis de France Télévisions, avait convoqué un jour Dominique Le Glou, rédacteur en chef au service des sports de la chaîne, juste parce que ce dernier est originaire de Seine-Saint Denis, et y a habité jusqu’à encore très récemment !

Preuve manifeste de la distance sociale écrasante qui existe entre une élite politico-médiatique enfermée dans le triangle – Neuilly (M6), Boulogne (TF1, Canal+), 15e arrondissement (France Télévisions) –, véritable ghetto télévisuel, et la grande majorité de la population de la capitale. Il est vrai que les stagiaires de la rédaction viennent rarement du 93… mais plutôt d’écoles de journalisme socialement endogames (filles et fils de profs, de cadres, de hauts fonctionnaires…). Les enfants de diplomates ou de ministres profitent également des passe-droits de papa maman pour pouvoir faire mumuse devant les caméras.. Vous n’avez pas remarqué le nombre de jeunes journalistes à la télé qui jouissent aujourd’hui d’un nom à particule ? Sans parler des « filles et fils de ».

FT : une info nombriliste et nationaliste

Dans le même temps – à part peut-être lors de l’époque Sérillon – les infos sur les chaînes publiques ont depuis longtemps abandonné le terrain de l’international ou de l’Europe. Les correspondants sont sous-utilisés. Ces dernières années, les heureux nommés ne connaissent souvent que très superficellement les pays qu’ils sont chargés de couvrir, à de rares exceptions près – Charles Enderlin en Israël, Phlippe Rochot en Chine, ou Dominique Derda en Afrique, mais que dire de Jacques Cardoze à Londres, de Maryse Burgot à Washington ou d’Arnaud Boutet à Berlin… – et les envoyés spéciaux n’ont que rarement les moyens pour partir longtemps en reportage.

Exemple : les manifestations en Iran au printemps dernier n’ont pu être couvertes sur place, car l’envoyé spécial présent là-bas est revenu à peine quelques jours avant le début des événements. Autre symbole : à peine 1 minute 30 a été consacrée par Pujadas au discours du Caire du Président Obama, mais toutes les équipes de reportage ont été réquisitionnées durant une journée entère pour couvrir sa courte visite en France, tout ça pour faire mousser « super Sarko ». Ou alors en période de championnats du monde ou de JO, on passe de longues minutes sur les médailles tricolores… ou la « grève » de joueurs de foot.

Aujourd’hui, en tant que journalistes, nous sommes de véritables incendiaires, par rapport à la situation internationale. Par notre traitement sensationnel, nous développons les antagonismes sans donner les véritables clés aux téléspectateurs

se désespère un grand reporter de la deuxième chaîne… Qui se souvient que Pujadas le 11 septembre 2001, s’était exclamé « génial » devant une équipe de Canal + au moment où le deuxième avion percuta le World Trade Center ? Dans les couloirs, des journalistes dénoncent même le « pujadisme » ! Une information nombriliste et nationaliste…

En 2005, lorsque Patrick de Carolis, l’ancien président de France Télévisions prend ses fonctions à la tête de la télé publique, quelques jours plus tard, Clichy-sous-Bois et de nombreuses villes de la région parisienne s’embrasent. Les médias internationaux s’interrogent avec leurs gros sabots sur le modèle d’intégration  à la française. Les cars de retransmission déboulent au cœur des « cités ». Certains journalistes de la presse parisienne découvrent pour la première fois les copropriétés de Clichy et le plateau de Montfermeil – « t’as pas l’impression que ces immeubles ressemblent à un univers concentrationnaire ? », me souffle un « grand reporter » à l’époque. Ou encore :

Tu sais, c’est la première fois de ma vie que je prends le RER

me confie une collègue journaliste. Quelques jours auparavant, une journaliste du Journal du Dimanche dans un portrait du maire de la ville, Claude Dilain, avait d’ailleurs écrit : « dans les rues tristes de Clichy, les rares passants ont l’habitude de baisser la tête ». Comme si le 15e arrondissement de Paris était plus joyeux…

FT : 70 % du public de la fiction a plus de 50 ans

Mais Patrick de Carolis s’intéresse davantage au passé de la France, lui qui produisait et animait l’émission « culturelle » Des Racines et des Ailes. De belles cartes postales en somme… Durant son mandat, et sous la houlette de son numéro 2, Patrice Duhamel, il va ainsi mettre à l’antenne de grandes fictions historiques et « patrimoniales » du type Maupassant. Si les premiers essais rencontrent un certain succès d’audience, depuis ces programmations patinent, et rassemblent un public toujours plus vieillissant. Selon une étude de 2009 de la « direction des études » de France Télévisions, 70 % du public de la fiction a plus de 50 ans. Les nombreux schémas de ce dossier confidentiel sont sans appel : seules les séries américaines comme FBI, portés disparus, ou Cold Case, arrivent à rassembler un public plus divers.

À peine 25 % des téléspectateurs des téléfilms Chez Maupassant, saison 1 et 2, avaient moins de 50 ans. En moyenne, sur 100 personnes qui regardent une fiction sur France 2, 53 sont âgées de plus de 60 ans (dont 34 femmes) ; 20 ont entre 50 et 59 ans (dont 13 femmes). Seulement 17 adultes ont entre 35 et 49 ans, et 7 jeunes adultes entre 15 et 34 ans. À titre de comparaison, TF1 en 2007-2008 en programmant notamment Les Experts Miami le mardi soir, arrivait à rassembler 60 % de moins de 50 ans sur cette tranche, même si la première chaîne souffre également d’un vieillissement (mais moins prononcé) de ses fictions françaises traditionnelles.

FT : gueulante de Bourges, satisfecit de Carolis

Au printemps dernier, le vieux sage Hervé Bourges, 77 ans, ancien président de TF1 publique, de France Télévisions et du CSA, poussait une gueulante contre les maigres résultats de la télévision publique concernant la « diversité » :

France Télévisions n’est pas encore la télévision de tous les Français

critiquait-il en rendant à Carolis le rapport du comité permanent de la diversité à France Télévisions qu’il préside.

Et Bourges d’enfoncer le clou : ma télé publique n’est pas assez colorée à l’antenne et elle l’est encore moins en interne. Il signale des cas de discrimination et, surtout, le manque de cadres sensibles à ces questions. Le comité en profita pour présenter des préconisations. En réponse, Patrick de Carolis ne manqua pas de culot : « Ce n’est pas la télévision (…) qui édicte la règle sociale. (…) On ne peut pas reprocher à la télévision la monochromie des élites françaises qui (…) occupent une partie de l’espace médiatique ». Surtout, ne changeons rien…

Une nouvelle fois, Carolis s’est donc laissé aller à un satisfecit facile. Mais le gardien du temple, Bourges, lui a rappelé les vrais enjeux pour la télévision publique. Pour lui, si la diversité sur les écrans français revêt un « enjeu éthique et citoyen », il constitue aussi un « enjeu économique ». Car « la diversité peut amener vers France Télévisons un public plus jeune » qui permettra notamment à l’audiovisuel public de « rester au centre du paysage audiovisuel français ».

FT : un grand festival de mauvaise foi

Et il y aura du boulot… Au début de l’année, une grande réunion entre le comité permanent de la diversité et plusieurs cadres et producteurs de France Télévisions fut l’occasion d’un grand festival de mauvaise foi. À part peut-être la productrice Simone Harrari soulignant devant le comité que « des études ont été menées en Grande-Bretagne et ont suggéré d’inclure dans les programmes adressés à des communautés en particulier pour éviter le risque de se couper d’une partie du public », et déplorant que « ce genre d’initiatives ne risque pas d’y voir le jour car la France n’est pas un pays communautariste ».

La productrice Catherine Barma, elle, botte en touche : « Il y a certainement des raisons à la faible présence, d’une manière générale des personnes issues de la diversité dans l’actualité et, par conséquent dans les médias. Dans ce contexte, le rôle d’une productrice montre là ses limites pour ses interventions dans ce domaine ». Comme si « l’actualité » était une donnée naturelle qui s’imposait à tous, et notamment aux acteurs du monde médiatique ! Mais Catherine Barma préfère rappeler que les quatre animateurs qui présentent les quatre émissions qu’elle produit pour France Télévisions « incarnent chacun la diversité culturelle française, avec leur talent avant tout, mais avec leur origine également et également leur vie respective et leur expérience… » Dans le lot, on trouve: Laurent Ruquier, Frédéric Lopez, Daniel Picouly, Mustapha el Atrassi. Test quiz : cherchez les gays parmi eux…

Au service des Sports – connu par la fraîcheur de ses présentateurs –, Daniel Bilalian se permet des remarques proches du grand n’importe quoi. Premier constat du patron du service : « La diversité dans le domaine des sports est à l’antenne chaque jour ou presque, dans la mesure où nombre de champions d’origines ou de nationalités les plus diverses sont présents à l’occasion des directs et des reportages ». C’est bien connu : les Noirs jouent mieux au basket ou courent plus vite…

Autre remarque de « Bil »: « Pour ce qui concerne les journalistes, nombre de cameramen sont issus de la diversité ». En plus, les cameramen sont souvent mignons, mais ça tombe mal, on les voit rarement à l’écran… Justement, le petit père Daniel se félicite que l’une des deux commentateurs « vedettes », Kader Boudaoud, soit « présent sur les plus grands événements de football ainsi qu’à Stade 2 ». C’est vrai que ça change de Nelson Montfort, Patrick Montel ou Lionel Chamoulaud. Et pour finir ce festival, Bilalian explique même que « le directeur des sports est lui-même représentant de la diversité », en faisant allusion à ses origines arméniennes. Qu’est-ce qu’on rigole.

Le prochain feuilleton de France 2, "Plus blanche la vie", une passionnante saga avec de supers acteurs.

FT : la burqa, les minarets, et l’identité nationale

Les autres cadres de France Télévisions interrogés par le comité évoquent chacun « leur » « personne issue de la diversité », et tentent tant bien que mal d’évoquer les projets pouvant s’y rapprocher : commémoration du Cinquantenaire des indépendances africaines, une émission à la Réunion et une autre en Tunisie du magazine Des Racines et des Ailes, le concert de soutien à Haïti (sic)… Une responsable des programmes note également sans rire que l’émission de débat Ce soir ou jamais (France 3, présentée par Frédéric Taddéi), « aborde des thèmes concernant notre société, ainsi “Faut-il une loi pour interdire la burqa ?”, “Le retour du CV anonyme”, “Identité nationale, pourquoi en débattre ?”, “La Suisse et les minarets”, parmi tant d’autres ».

On retrouve la même expression de la « diversité » chez Patricia Boutinard-Rouelle, directrice de l’unité de programme documentaires, qui remarque que « les questions liées à l’intégration des populations d’origine étrangère sont également traitées : le voile islamique, les violences faites aux femmes, les bandes violentes… » On dirait du Zemmour… De leur côté, les producteurs dénoncent en chœur les problèmes d’organisation interne de France Télévisions, et le « guichet unique » qui aurait été installé sous la présidence Carolis. Bref, comme d’habitude, ces derniers ne se prononcent pas sur le contenu de leurs programmes, mais sur la manière dont ils vont réussir de les refourguer. Enfin, Patrice Duhamel, ex-numéro 2 du groupe, fait dans la méthode coué : « France Télévisions a l’intention d’être proactif sur cette question ».

FT : le placard pour tous

En réalité, France Télévisions et ses producteurs sont incapables de ressentir la société telle qu’elle se vit aujourd’hui. « Avec [mon téléfilm] Clara Sheller, j’ai choqué les hautes sphères du service public », dénonce son auteur Nicolas Mercier à Têtu.com en mai dernier. Quoi de plus normal quand un récent numéro Des Racines et des Ailes consacré à Paris, et au quartier du Marais, n’évoque nullement la présence de la culture gay dans ses rues !

Encore plus récemment, le numéro de Complément d’Enquête sur l’affaire Bettencourt consacre un reportage à François-Marie Banier, sans évoquer une seule fois le mot « homosexuel » ou « gay ». Les journalistes préfèrent user de sous-entendus et de formules alambiquées. Ils évoquent ainsi « un homme discret », « un enfant atypique », « un adolescent tourmenté », un « Bel ami »… Alors même que Banier a toujours été « out ». Avec la télé publique, le placard est de mise, obligatoire même : il ne faudrait surtout pas effrayer les grands-mères des maisons de retraite…

Plus globalement, l’unité culture de France 2 ne s’occupe que d’opéra, de musique classique, ou de peintures du Louvre. Les cultures urbaines n’ont pas leur place sur France Télévisions. Un seul magazine diffusé sur France 5, intitulé « Teum teum » (abeugeubeu), est consacré aux banlieues, et encore, en présence d’un « people » qui s’y déplace. Ça fait plus classe… Depuis la suppression malheureuse en 2002 de l’émission culte Saga Cités, bien peu de choses ont été faites… ou plutôt quasiment rien.

D’ailleurs, Rémy Pflimlin, le nouveau président de France Télévisions, a décidé de nommer Bertrand Mosca « directeur délégué aux programmes, chargé de l’innovation, des nouvelles cultures et de la diversité ». Tout un programme… Mosca, 54 ans, avait été directeur des programmes de France 3 quand Rémy Pflimlin, le nouveau président de France Télévisions, dirigeait la chaîne. Il était précédemment directeur des programmes jeunesse de la chaîne dans les années 1990. Et bien avant… pigiste à Gai Pied. On lui doit des programmes tels que C’est mon choix (produit fort cher par Reservoir Prod, la boîte de Delarue, les chiffres sont à découvrir dans France Télévisions off the record), les Minikeums (ou on trouvait un petit Black) ou le feuilleton quotidien Plus belle la vie (où les téléspectateurs on découvert des couples homos !).

Sa mission : rajeunir enfin les antennes du groupe.

Et si c’était trop tard ?

Marc Endeweld est auteur du livre France Télévisions off the record, Flammarion (Fnac, Amazon, Des Livres, Decitre)

Billet initialement publié sur Minorités.

Images CC Flickr Kofoed, esc.ape(d), Thomas Hawk et Wisconsin Historical Images

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