Que faire ? Qu’en faire ? Ce blog en forme de laboratoire numérique et journalistique très personnel a bientôt un an et je me pose la question de Lénine depuis déjà quelques temps. Près de 60 chroniques plus tard, je sens que j’arrive au bout de quelque chose, que j’ai atteint une pierre de touche.
Au commencement était l’enthousiasme brouillon pour ce nouveau média à la première personne. Je me suis lancé dans cette aventure, sans réfléchir, étendard au vent et clavier en bandoulière avec la vague idée de prolonger sur le Web mon travail de journaliste de presse quotidienne spécialisé dans les nouvelles technologies et les médias. Et aussi, c’est vrai, de lancer un radeau digital sur la mer démontée qui fait tanguer jusqu’aux plus fiers paquebots de la presse parisienne. Pour être encore là, d’une manière ou d’une autre, quand l’encre, le papier et les rotatives qui m’ont fait journaliste ne seront plus…
Après quelques billets, j’ai vite perçu le double écueil qui guettait mon fragile esquif : faire un blog de journaliste Geek avec plein de gadgets et de branlette technologique inside, et/ou un blog Médias comme les autres, chroniquer le vain théâtre des intrigues cathodiques avec plein de people et paillettes dedans. Et puis l’évidence s’est imposée. Puisque ces deux univers sont en voie de fusion accélérée dans le grand Synchrotron numérique.
Puisque les frontières entre tuyaux et contenus tombent les unes après l’autre comme l’avait prédit Saint Jean-Marie Messier à l’aube de l’an 2000 (j’étais parmi ses apôtres suivant religieusement ses faits et gestes)…pourquoi ne pas chroniquer au jour le jour les effets sismiques ou papillon de cette révolution digitale sur mon métier de journaliste, nos vies de citoyens, celles de nos enfants-mutants, l’actualité, l’histoire et la culture en train de se faire et de se défaire au rythme frénétique des innovations technologiques ? Et pendant que j’y suis pourquoi ne pas y mettre un peu de moi, du jeune punk naïf et révolté que j’étais au journaliste installé mais un peu bravache que je suis resté ?
Sur mon écran radar, tout (ou presque me serait permis. A commencer par la subjectivité de mon regard sur le monde. Subjectivité ? Un gros mot pour les parangons pisse-froid de l’objectivité journalistique à l’anglo-saxonne. Mais cette objectivité n’existe pas, dans le meilleur des cas on peut essayer d’être honnête…alors va pour une tentative d’hônneteté subjective.
Lancée par l’accélérateur Twitter, la machine infernale s’est donc mise en route : 1 billet par semaine, parfois 2, des doubles journées après le journal et des week-end passés à se torturer les méninges et s’user les yeux devant l’écran blafard de mon ordi. Bloguer est un sport de combat si tant est que l’on est un peu exigeant avec soi-même et respectueux de son lecteur. Mais l’adrénaline des débuts, le plaisir d’écrire sans fard ni entraves, d’écrire long et hors cadre envers et contre les prétendues règles du métier et du Web, le bonheur d’expérimenter les formes narratives, et surtout d’échanger avec toi qui me lit en ce moment même…tout cela me portait. Jusqu’à l’euphorie d’un relatif succès d’estime et d’audience. Un prix du “meilleur blog high-tech” décroché à la Coupe de l’info en janvier; 6000 visites par mois avec mes petits bras, sans être hébergé par un grand média; un début de “buzz” et de “personnal branding” non programmé, assumé de manière un peu schizo…je planais bien haut sous exctasy égo-bloguistique, allant jusqu’à remercier le père de l’Internet Vinton Cerf !
Et puis la fatigue est venue, et avec elle le manque de fraîcheur intellectuelle, la répétition des sujets un peu nombrilistes et au final le risque de l’auto-plagiat auto-parodique du journaliste écrivant sur le journalisme en plein Big Bang numérique, d’ailleurs c’était mieux avant Blablabla… Et puis je me suis réveillé un beau matin du mois de mai en écrivant ces lignes qui traduisaient déjà mes interrogations sur ce blog, son positionnement, son devenir, cet esclavage consenti :
“Ami Blogueur, tu te sens comme une pauvre particule de plancton flottant anonymement dans un océan informationnel en perpétuelle expansion ? Ami TwitterJunkie, tu uses tes jours et tes nuits à gazouiller de la News en 140 signes pour être à l’avant-garde de l’avant-garde de la révolution journalistique et numérique…et puis un jour tu te demandes : à quoi rime tout cela ? Ce déluge de mots qui s’écoule comme le temps qui passe sur le sablier de ta time line…”
Oui au fait à quoi rime tout cela ? Après un mois de silence estival sur ce blog – j’étais proprement, physiquement, incapable d’écrire la moindre ligne, la seule vue de mon écran Blogger me donnait des boutons – je me pose encore et sincèrement cette question existentielle.Honnêtement j’ai pensé arrêter. Je me sentais incapable de poursuivre à ce rythme, entre mes journées aux “Echos” et ce qui reste de vie privée. J’étais bloqué du clavier, paralysé des synapses et des neurones, incapable de trouver le moindre sujet un tant soit peu original et non standardisé, ou incapable de transformer la petite lumière de l’idée en travail effectif et en transe éditoriale productive. Aujourd’hui j’en suis là. Mais je me dis Fuck ! Je n’ai quand même pas fait tout cela pour m’arrêter là, capituler en rase campagne numérique. Laisser dériver ce blog dans le cyberespace comme une infime poussière d’expérience journalistique et personnelle bientôt à cours de visites et d’oxygène…
Alors j’ai décidé de m’y remettre, essayer d’inventer quelque chose de neuf, de retisser un fil éditorial inédit au fil de ces chroniques du Big Bang numérique. J’ai en projet d’arpenter un peu plus les nouvelles cultures et les étranges liens sociaux qui naissent chaque jour au sein du grand village digital. Ma Muse, la Fée Clochette des claviers, était partie…une autre repointe déjà son joli nez. Elle a craqué une allumette et le Feu Sacré est revenu. Mon écran radar année 2.0…est sur la rampe de lancement. Ce billet un peu nombriliste sur les affres du blogueur servira de déclencheur pour un nouveau compte à rebours. J’ai déjà quelques idées de sujets. Quelque chose qui serait une sorte d’”Eloge à la lenteur journalistique” en réaction à l’hystérie du hard news et de l’internet en temps réel. Et puis j’ai envie d’écrire sur l’obsolescence qui guette l’humanité telle qu’on la connaissait, à force de passer plus de temps sur les écrans irréels que dans la vraie vie IRL. Puisque l’on parle à son sujet de “La possibilité d’un plagiat” mais l’affaire est plus compliquée, précisons que j’ai emprunté l’idée de départ à l’extra-lucide et cynique Michel Houellebecq, dont j’ai commencé “La Carte et le Territoire. Il en parle évidemment bien plus brillamment que moi :
“Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaitre les produits manufacturés sont rayés du globe en quelques jours. Nous aussi nous serons frappés d’obsolescence”…
Mais je vais essayer de ne pas vous décevoir. [Avis, amis blogueurs : je trollerai le premier qui me pique l'idée jusqu'à la fin des tempsnumériques ]
A très vite donc…j’espère que vous resterez fidèles et indulgents. De mon côté, je vous promet un pur moment de rock’n roll bloguistique !
“Porter la plume dans la plaie”…Entre pression économique, diktat du marketing éditorial et démission déontologique d’une profession éparpillée façon puzzle par la crise de la presse, l’idéal journalistique tel que l’avait défini Albert Londres dans les années 30 est devenu l’exception aujourd’hui. Mais le journalisme d’enquête et d’investigations, de vrais scoops et de révélations – celui que le manifeste de “Libération” définissait en 1973 comme “une embuscade dans la jungle de l’information” – est peut-être en train de renaître “dans ses marges“, comme dirait mon confrère blogueur Narvic. Tout comme le Gonzo, ce journalisme de récit hors-cadre cher à Hunter S. Thompson...
Mon optimisme tout relatif à propos de cette renaissance possible du métier dans son expression la plus noble et la plus radicale trouve sa source dans ma découverte – récente je l’avoue – de Wikileaks.org : un site d’information participatif dont la vocation est de diffuser des documents sensibles, top secret, confidentiel défense…généralement refusés par les grands médias qui pratiquent de plus en plus l’autocensure pour des raisons économiques ou politiques. Depuis 2006, Wikileaks a pris le maquis de l’info en transposant au journalisme d’aujourd’hui la parabole de Mao : comme un poisson dans l’océan numérique du World Wide Web…
Son dernier fait d’armes : la diffusion d’une vidéo titrée “collateral murder” ce lundi 5 avril montrant une effroyable bavure de l’armée américaine en Irak. A savoir l’attaque au canon de 30 mm par deux hélicoptères Apache d’un groupe de civils supposés armés, parmi lesquels figuraient deux employés de l’agence Reuters portant un appareil photo equipé d’un zoom (confondu avec un lance-roquette RPG). Bilan : une dizaine de morts, dont le photographe et son chauffeur. Et deux enfants gravement blessés lors d’un raid visant le véhicule qui portait secours aux civils pris pour des insurgés. Ces images sont terrifiantes, tout comme les commentaires des pilotes.
Regardez plutôt:
Le Pentagone aurait bien voulu voir ces images datant de 2007 rester classifiées. Mais il y a une fuite au sein même de l’US Army puisque la vidéo a été tournée par la caméra de l’un des hélicoptères. C’est tout le concept de Wikileaks : quand une institution cherche à étouffer par tous les moyens un fait ou une affaire qui risque de faire beaucoup de bruit, ce site franc-tireur répond présent. Mais c’est l’éternel combat du pot de fer contre le pot de terre : initialement diffusée sur YouTube,“collateral murder” a été visionné deux millions de fois avant d’être retiré du site de vidéo de Google pour “contenu inapproprié”. Avant même cette affaire, Wikileaks aurait même été déclaré “menace pour l’armée américaine”. Et un rapport de la CIA datant de mars recommanderait purement et simplement la fermeture du site. Mais dans l’immédiat, l’objectif a été atteint : malgré les pressions (un membre de Wikileaks aurait été menacé avant la diffusion de la fameuse vidéo), les images ont été portées à la connaissance du public, reprises un peu partout par les grands médias (libérés pour le coup de toutes préventions), et les militaires américains ont été sommés de s’expliquer sur cette énième bavure meurtrière.
Mais qui se cache donc derrière Wikileaks ? Une fondation comme Wikipedia ? C’est tout comme : unorganisme à but non lucratif baptisé The Sunshine Press et qui est financé exclusivement par des dons de “défenseurs des droits de l’homme, de journalistes d’investigation, de technophiles et de citoyens”, explique Wikileaks sur sa homepage. Le site qui invite à payer via Paypal et d’autres solutions de paiement a déjà levé 370.000 $ depuis le début de l’année et a besoin de 600.000 $ pour fonctionner en année pleine. Nul doute que la vidéo “collateral murder” a du susciter de nouveaux dons. D’autant que cette ONG journalistique a aussi son infatigable prêcheur : l’australien Julian Assange que l’on voit ici interviewé par la chaîne d’info du monde arabe Al-Jazeera. Il explique avoir voulu montrer “ce qu’était vraiment la guerre moderne”…
Quant au fonctionnement de Wikileaks il pose évidemment de nombreuses questions.
Par essence, les documents sont souvent fournis par ses sources anonymes…ouvrant la voie à de possibles manipulations. Mais le site assure procéder à toutes les vérifications nécessaires avant publication, en s’appuyant notamment sur un réseau de journalistes professionnels. Il fait aussi appel à des spécialistes de l’image et même à des casseurs de codes quand les documents sont cryptés. Parmi ses autres faits d’armes, la publication des règles d’engagement des troupes américaines en Irak, des documents sur Guantanamo et plus récemment d’une note de la CIA expliquant comment inciter les pays européens à envoyer plus de troupes en Afghanistan (pour plus de détails allez voir sur le site)…
Autre question, comment Wikileaks peut-il garantir la confidentialité à ses sources quand on connaît la puissance de l’appareil de renseignement américain ? Attaqué une centaine de fois en justice en quatre ans d’existence, le site n’a jamais balancé ses sources. Sur le plan technique, il est pour l’heure hébergé en Suède, pays célèbre pour son Parti des Pirates où était d’ailleurs basé le site illégal d’échange de fichiers The Pirate Bay. Mais Wikileaks aurait pris soin de disséminer ses informations sur d’autres serveurs, un peu comme on mettrait des documents compromettants dans plusieurs coffres de banque… Mais ces précautions sont sans doute dérisoires face aux coups tordus de la CIA et aux grandes oreilles de la NSA. Wikileaks espère donc trouver asile dans un pays qui garantirait réellement la liberté d’informer et la protection des sources : l’Islande peut-être…
Alors Wikileaks est-il vraiment “le futur du journalisme” comme l’espèrent certains ? Peut-être pas. Mais c’est sûrement une arme pour tous ceux, journalistes ou citoyens, qui cherchent encore la vérité derrière le miroir, surtout quand elle dérange. Et le Web participatif d’aujourd’hui a cela de magique qu’il devrait susciter d’autres vocations pour créer “un, deux, trois Vietnam” de l’info envers et contre le renoncement journalistique ambiant.
Bytes numériques, Beats rock et électroniques…Depuis ce billet sur le retour du bon vieux disque vinyle et celui-ci sur le legs synthétique de Kraftwerk, vous connaissez ma passion pour la musique dans tous ses états post-Elvis Presley. Et oui, avant de devenir journaliste aux “Echos”, de jongler avec les résultats d’Apple et les cours du Nasdaq, “I was a teenage werewolf”, “I was a punk rocker” comme chantaient en coeur les Cramps et les Ramones…Et l’écriture reste pour moi un pur moment de rock’n roll. Après tout, il y a bien un banquier fan des Clash, Mathieu Pigasse, qui partage son emploi du temps entre Lazard et “Les Inrockuptibles” qu’il vient de racheter. Enfin…la comparaison s’arrêtera là. Venons en plutôt aux faits.
Puisque le blog est un exercice totalement freestyle, j’ai décidé de vous faire partager de temps à autres mes coups de coeur musicaux du moment, les pépites sonores qui tournent à fond dans mon iPhone pour me donner l’énergie pure indispensable pour concilier ma double vie de journaliste et blogueur. Il y a une vraie logique à parler riff de guitares et samples électroniques sur un blog dédié à la convergence des technologies et des médias : avec l’explosion du téléchargement et des échanges de fichiers musicaux “peer to peer” au tournant des années 2000, la musique n’est pas pour rien dans la généralisation mainstream de l’usage d’internet par la jeune (et moins jeune) Génération X. Et elle continue à rythmer, jour après jour, la révolution numérique 3.0 que nous sommes en train de vivre dans nos baladeurs, smartphones et les réseaux sociaux…
En ce moment même sur Twitter, on parle beaucoup des nouveaux Gorillaz et Massive Attack. Ce n’est pas un hasard : ces deux collectifs musicaux se conçoivent eux-mêmes comme des plate-formes d’échange et de création, mixant les genres musicaux en toute liberté hors des vieilles chapelles, faisant intervenir des artistes venus de tous horizons, utilisant les médias numériques pour produire leurs albums dématérialisés et interagir avec le public. Depuis sa création par le chanteur de Blur Damon Albarn, il y a près de dix ans, le très cartoonesque Gorillaz (les musiciens se dissimulent derrière des avatars manga dessinés par le genial Jamie Hewlett ) a un site internet très actif et innovantgorillaz.com alliant vidéo-clips, BD et jeux-vidéos. Le groupe a aussi lancé plus récemment son compte Twitter animé par les posts du ténébreux guitariste virtuel @MurdocGorillaz qui ont fait le buzz flatteur du nouvel album. Un modèle de marketing viral.
Voici donc “Plastic Beach”, le troisième opus de Gorillaz : tout bonnement excellent. Cela fait longtemps déjà que Damon Albarn s’était débarrassé de ses vieux oripeaux Brit-Pop pour explorer les nouvelles frontières de la création musicale dans le même esprit mais dans genre radicalement plus ludique que le très cérébral Radiohead. Cette fois, l’ex-leader de Blur s’est vraiment surpassé avec un formidable et éclectique casting de guest-stars : Snoop Dogg, Lou Reed, Mar E Smith, Mos Def, Mike Jones et Paul Simonon du grand Clash – entre autres – ont répondu présents ! Le concept de l’album, qui fait l’objet d’une véritable scénographie visuelle et sonore (à voir sur le site) tourne autour de Murdoch, l’avatar de Damon (pas le tycoon des médias) qui se serait débarassé des autres membres du groupe (2D, Russell, Noodle) pour enregistrer à sa guise. Le résultat est résolument Möderne au sens où les jeunes gens Növo l’entendaient when I was young.
Très Hip-Hop sur des morceaux comme Welcome To The World Of The Plastic Beach avec Doogy Dog, l’album prend un tour techno-rap sur l’excellent Stylo featuring Mos Def, puis carrément new-wave 80’s à la New-Order sur le même morceau puis l’imparable Glitter Freeze, avant de rebondir raggastyle sur le très speedé Sweepstakes … Le reste de l’album est à l’avenant : sans frontières, en avance sur son temps avec toujours un oeil dans le rétroviseur.
Mais pour vous faire une idée, le plus simple maintenant est de voir et d’écouter le clip de Stylo qui met en scène Murdoch…et Bruce Willis (!)dans une poursuite infernale et motorisée :
Je serai plus court sur Massive Attack : “Heligoland”, le cinquième album des toujours britanniques Dady G et 3D, mérite pourtant autant d’attention. Depuis maintenant vingt ans qu’ils ont inventé le Trip-Hop et ses samples hypnotico-dépressifs, ces virtuoses des platines et des machines électroniques se sont largement renouvelés. Il leur aura fallu six ans pour produire ce nouveau disque qui fait lui aussi appel, comme toujours, à une foule d’invités façon réseau social de musiciens : Tunde Adebimpe, le chanteur du genial groupe new-yorkais TV on the Radio, sur la très belle et planante ouverture Pray for Rain, la chanteuse britannique Martina Topley-Bird sur Babel, le vétéran jamaïcain Horace Andy qui tend à devenir un membre permanent de Massive sur Girl i love You, la délicieuse Hope Sandoval (de Mazzy Star) dont la voix éthérée illumine Paradise Circus…et enfin, tiens tiens comme on se retrouve Damon Gorillaz Albarn sur Saturday Come Slow. Un modèle de travail collaboratif en réseau comme on dit dans l’affreuse novlangue du consulting internet.
Mais là encore, assez de mots, place à la musique…et rendez-vous pour une prochaine chronique musicale entre deux posts plus techno ou éco J-C.F
“Un jour chacun aura droit à son quart d’heure de gloire”prophétisait Andy Warhol en 1968… Fasciné par le potentiel de la télévision en tant qu’accélérateur de popularité ordinaire, le Pape du Pop-Art aurait sans aucun doute adoré Chatroulette ! Cette monstrueuse création d’un jeune programmeur russe de 17 ans, Andreï Ternovsky, pousse en effet la logique wharolienne encore plus loin en donnant vraiment à N’IMPORTE QUI la possibilité de s’offrir une petite minute de célébrité undergound.
On ne parle que de “ça” sur Twitter depuis trois semaines et bien qu’en retard d’un bon train numérique à l’heure de l’internet en temps réel, je me devais de commettre un billet sur LE phénomène du moment. Alors pour ceux – les plus de 25 ans ou les techno-refuzniks – qui n’auraient jamais entendu parler de Chatroulette, voilà en résumé en quoi consiste l’objet du délire : en se connectant sur ce site au design minimaliste, tout internaute lambda disposant d’une webcamse retrouve en contact visuel avec l’un de ses congénèresconnecté quelque part sur la planète Terre, suivant le principe de la roulette russe. Jeu de hasard = effet de surprise garanti…le plus souvent pour le pire. Car l’anonymat est la règle sur Chatroulette. Là où Warhol donnait dans le conceptuel surréaliste soporifique en filmant pendant 45 minutes un quidam dégustant un champignon hallucinogène dans son film “Eat”, certains adeptes de Chatroulette font plutôt dans l’exhibitionnisme gras qui tâche. Le jeune Andreï Ternovskyexplique avoir créé ce site “pour s’amuser” : “je sentais ce que les autres adolescents voulaient voir sur Internet. J’aimais moi-même parler à des amis avec Skype en utilisant un micro et une webcam. Mais finalement on s’est lassé de se parler les uns les autres. J’ai donc décidé de créer un petit site pour moi et mes amis où nous pourrions nous connecter aléatoirement avec d’autres gens”, raconte-t-il dans la première interview qu’il a accordé au site Blog Bits du “New-York Times” (traduite ici en français par nos amis d’Owni).
On y va le plus souvent animé d’une curiosité malsaine (“Oh mon dieu…sur qui ou plutôt quoi vais-je tomber ?”), pour ressentir le frisson de la rencontre du troisième type (plus destroy que sur Meetic)…et surtout dans l’espoir d’y voir des femmes en tenue d’Eve quand on est un geek solitaire normalement constitué. Las, en se connectant, l’impétrant a presque 1 chance sur 10 de tomber sur un homme dans le plus simple appareil…se livrant à différentes manipulations onanistes. Certains utilisateurs ont même croisé des nazis de pacotille en plein ébats avec leur poupée (que l’on espère gonflable). Les autres rencontres par webcams interposées peuvent être boutonneuses (délires d’ados plus ou moins intelligibles), gênées(“Heu…on a rien de se dire”), masquées (forcément façon psychopathe type Hannibal Lecter), j’en passe et des meilleures. Mais le coup de genie du jeune concepteur de Chatroulette est d’avoir prévu un bouton “Next” : on peut zapper en un clic le crétin qui chante Manureva à tue-tête d’une voix de fausset, ou l’obsédé qui vous montre son engin comme si c’était le Saint Graal… D’où cette expression en vogue : se faire “nexter”.
Pour en savoir un peu plus sur ce qui vous attend, je vous renvoie sur cet excellent reportage publié sur le site Abstrait/Concret sous le titre évocateur “De l’art de socialiser en mâtant les seins”. Un monument de gonzo-journalisme, j’ai adoré…alors que l’expérience Chatroulette en elle-même aurait plutôt tendance à me déprimer. J’ai testé 20 minutes : je n’ai pas vu de créature montrant ses seins, que des jeunots surexcités ou de pauvres hères, me suis fait nexter toutes les 30 secondes (n’ayant rien d’autre à offrir que mon air circonspect), ça m’a gonflé…mais il faut peut-être que je persévère. Pour se faire une idée rapide en images, vous pouvez aussi jeter un oeil sur ce Best of Chatroulette qui collationne les “meilleures” captures d’écran. Instructif dans le genre exhibo-narcissique débile. Mais forcément un peu lassant à la longue. A voir tous ces petits égos désespérés crier dans le vide “regarde moi j’existe” ou “par pitié montre moi tes seins”, on pense forcément à un Houellebecq narrant la solitude et la misère sexuelle du mâle occidental dans ses “Particules élémentaires”. Un truc de looser Chatroulette ? A voir.
Sur un blog aussi serious que Mon écran radar, il nous fallait des chiffres pour prendre toute la mesure du phénomène. Bonne nouvelle, au hasard de mes divagations sur le Net, je suis tombé sur cette étude américaine toute fraîche en date du 1er mars : “Chatroulette : an initial survey”. C’est signé webecologyproject.org et c’est fort instructif. Ces gens là, des universitaires tout ce qu’il y a de plus sérieux, ont ausculté plus de 200 sessions de Chatroulette entre le 6 et le 7 février dernier. Ils ont aussi interviewé en direct live 30 utilisateurs du site. Autant dire qu’ils n’ont pas du dormir beaucoup et se payer une bonne tranche de rigolade…avant d’être rattrapé par la déprime post-traumatique.
Il ressort en effet de cette étude de terrain que 87 % des habitués de Chatroulette sont des hommes (pour les nuls en calcul ça fait seulement 1 chance sur 10 seulement de tomber sur une femme) et que la moyenne d’âge oscille entre 18 et 24 ans. Andreï vous l’a bien dit : il a créé ce truc pour ses congénères… Là où cela devient intéressant, c’est que l’enquête nous livre des stats précises sur ce que l’on peut voir sur Chatroulette : 80 % des gens postés face à leur webcam sont heu…”normaux”. Du moins en apparence. C’est à dire habillés. Les adeptes en solitaire sont fortement majoritaires (86 %), mais il y a aussi ceux qui pratiquent en groupe : 13 % à deux, 1 % à trois ou plus… Mais, attention ça se corse: 9 % portent un masque ou ont altéré leur image façon photo-shop pour musée des horreurs. Et, heu… 7 % ne portent “rien”, bref se la jouent Cap d’Agde en direct de chez eux (voilà qui devraient plaire à Houellebecq). Tandis que 5 % montrent explicitement leurs “parties génitales” précisent doctement l’étude. Bien 7 + 5 ça nous ferait quand même 12 % d’exhibitionnistes et autres obsédés de la chose sur le bien nommé Chatroulette… Mais compte tenu de la taille relativement modeste de leur échantillon, les chercheurs de webecologyproject estiment plus raisonnablement le nombre réel des agités de la braguette “entre 5 et 8 %”. Nos amis universitaires qui ne s’arrêtent pas aux premières impressions considèrent que “Chatroulette représente l’un des premiers exemples contemporains de communauté en ligne par voie de probabilité”… Après les réseaux sociaux classiques type Facebook où l’on retrouvait ses amis, ceux comme Twitter où l’on construisait son audience par agrégation méthodique de “followers”, le Web 3.0 serait donc en train de donner naissance à des communautés totalement aléatoires…Wow intello le concept ! Après tout plus on est connecté, plus on est seul, moins on a de vrais amis, alors pourquoi pas s’en remettre au pur hasard pour se socialiser un tant soit peu ? Voilà qui devrait plaire à toute une génération de “No Life” bronzés à la lumière blafarde de leur écran 19 pouces.
Mais Chatroulette peut-il déboucher sur autre chose qu’une vaste cour de récré pour ados attardés ou un nouveau terrain de jeu pour l’industrie du X ? Certainement, estiment les auteurs de l’étude décidément optimistes : “A mesure que la presse s’intéresse au phénomène et que de nouveaux utilisateurs arrivent, de nouveaux usages non sexuels vont se développer” avec du divertissement (pfff encore de l’humour LOL à deux balles), mais aussi des contenus plus créatifs voir artistiques. Art-Vidéo ? Installations visuelles ? Happening en direct de la Factory ? C’est ce bon vieil Andy qui serait content. Les auteurs de l’étude prédisent même l’avènement de véritables stars de Chatroulette qui pousseront les gens à se connecter dans l’espoir d’assister à un show one to one. Un jour, grâce à cette révolution médiatique permanente nommée Internet tout le monde sera célèbre, ne serait-ce qu’une petite minute : Warhol ne savait décidément pas à quel point il avait raison. Jean-Christophe Féraud
Depuis mon récent billet apocalyptique sur la fin prochaine de la civilisation de l’imprimé, vous êtes peut-être convaincus, vous aussi, quela dématérialisation de la presse est un phénomène inéluctable sur le plan historique et technologique. Et que l’avenir des journaux se joue en grande partie sur la tablette d’Apple qui sera lancée fin mars. Mais si vous aviez encore quelques doutes à ce sujet, allez donc jeter un oeil sur la démo vraiment bluffante de l’application iPad que le magazine américain “Wired” compte lancer avant l’été.
Rien d’étonnant à ce que “Wired” figure parmi les pionniers de cette future presse 2.0. Depuis sa création en 1993, le titre phare de la cyberculture (qui a été racheté en 2006 par le géant de la presse magazine Conde Nast), s’efforce, comme son nom l’indique, d’anticiper l’avenir de l’humanité connectée. Et aujourd’hui, la Bible des Geeks semble encore avoir un coup d’avance sur le reste de la presse qui s’accroche au papier comme à la barbe de Gutenberg. Chris Anderson (le gourou high-tech qui fait office de rédacteur en chef de “Wired”) et son équipe se sont surpassés : si ce que vous allez voir ci-dessous préfigure vraiment ce que sera “Wired” sur l’iPad, alors j’achète ET la tablette ET le magazine en ligne ! Je suis convaincu que des milliers de lecteurs feront de même sans hésiter, même si l’on connaît pas encore les tarifs d’abonnement (40 $ par an pour le mensuel papier).
Car plus encore que “Sport Illustrated” ou le” New York Times” qui se préparent eux aussi à embarquer sur l’iPad (voir ici la démo du magazine du groupe Time Inc et là celle du quotidien new-yorkais), “Wired”, tente d’inventer le magazine “hyper-media” de demain : le lecteur pourra feuilleter les pages d’un glissement de doigt sur l’écran tactile (c’est agréable et ludique à défaut de retrouver la sensation charnelle du papier), zoomer sur un article, mais surtout “rentrer” littéralement dans l’illustration ! Un autre touché du doigt et la photo ou l’infographie s’animent en trois dimensions… Les annonceurs ont déjà compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de cette application en matière de publicité interactive : on peut par exemple “jouer” avec la voiture d’un grand constructeur garée entre deux papiers, en la faisant virer à 360°…
Vous l’avez compris on n’est pas dans le gadget, l’impression d’ensemble est assez saisissante. Mais le plus simple maintenant est de regarder :
C’est clair, “Wired” montre la voieau reste de la presse ! Il n’y a plus qu’à… Sans tomber dans l’excès et voir dans l’iPad LA solution miraculeuseà tous les maux qui se sont abattus sur la presse comme les dix plaies d’Egypte, cette fameuse tablette est une opportunité sans précédent de construire enfin un modèle “online” économique viable. Pour ce faire, journaux et magazines devront passer sous les fourches caudines d’Apple qui prélèvera sa dîme sur chaque édition téléchargée sur l’iPad : sans doute dix à vingt centimes pour un numéro vendu, mettons 99 centimes d’euros. La firme à la pomme ne va évidemment pas se priver de répliquer le modèle “win-win” qu’elle a imposée à l’industrie du disque avec son magasin iTunes.
De toute façon, la presse qui voit aujourd’hui ses ventes papier et ses recettes publicitaires fondre comme neige au soleil n’a pas vraiment le choix. Car le lecteur du XXIème siècle sera numérique. Ou ne sera pas. Et malgré la culture “open bar” qui s’est imposée sur internet dans les années 2000, il est sans doute prêt à payer pour l’info si son journal lui en donne plus pour son argent. C’est clair : les journaux doivent expérimenter dès à présent de nouvelles formes d’”hyper-journalisme” adaptées aux nouveaux terminaux à écran tactile en proposant des contenus imbriquant étroitement articles soignés, infographies et illustrations animées, son et vidéo… Ils doivent surtout investir massivement dans le développement d’applications dédiées à l’iPad mais aussi à tous les écrans que la technologie mettra demain à la disposition du consommateur. Savez-vous combien a coûté la nouvelle imprimerie ultra-moderne du “Figaro” à Tremblay ? 70 millions d’euros ! A ce prix là, on peut en faire quelques uns des journaux 2.0.
Pierre Lazareff sort du corps de ce jeune milliardaire russe ! Le fils d’un oligarque redonnant vie à“France-Soir”, un journal mort-vivant depuis deux bonnes décennies ? On n’y croit pas une seconde. En ce début d’année 2010 glacial pour la vieille presse imprimée, le scénario a quelque chose de surréaliste… Et pourtant, à tout juste 25 ans, Alexandre Pougatchev (photo ci-contre) s’est bel et bien mis en tête de relancer l’ex-journal préféré du petit peuple des boulevards, des concierges et chauffeurs de taxis. Devenu propriétaire du titre en janvier 2009 (pour en savoir plus voir ce billet et ce portrait vidéo sur Lesechos.fr), le jeune homme a semble-t-il repris “France-Soir” pour faire plaisir à son père Sergueï Pougatchev…qui voulait rendre service à Vladimir Poutine…lequel voulait lui-même complaire à Nicolas Sarkozy ! Vous avez suivi ? A l’époque, notre cher Président s’était intronisé grand sauveur de la Presse française en organisant les Etats généraux du même nom. Las, “France-Soir” menaçait une nouvelle fois de fermer boutique, ce qui aurait fait un peu désordre. C’est là que les russes Père & fils sont gentiment intervenus en clamant haut et fort leur volonté de ressusciter “le grand journal de Lazareff” (photo de l’illustre fondateur du titre ci-dessous).
Mais qui se souvient aujourd’hui du temps où “France-Soir” était “le seul journal vendu à plus d’1 million d’exemplaires”? C’était dans les sixties, juste avant que “Le Parisien” trash d’Emilien Amaury ne dépasse “France-Soir” dans la surenchère populiste en surfant sur la grande peur de l’après mai-68. Une autre époque, un autre siècle, celle des rotatives et des vendeurs à la criée… Et voilà qu’au XXIème siècle, au moment précis où la presse se dématérialise inexorablement sur internet (…où se dématérialise tout court direction le cimetière des éléphants de Gutenberg), on apprend dans “La Correspondance de La Presse” que “le nouveau France-Soir” made in Russia sera en kiosques le 17 mars prochain. Et pas qu’un peu. Le jeune Alexandre n’a pas fait les choses à moitié :
“Ce sont pas moins de 500.000 exemplaires qui vont être tirés pour une mise en place dans toute la France. Soit presque dix fois plus que le tirage actuel du quotidien qui s’élève à 59.441 exemplaires. En 2009, France-Soir a réalisé une diffusion France payée de 22.722 exemplaires”, rappelle peu charitablement mais fort justement le journal des professionnels de la profession en se fondant sur les chiffres OJD. C’est clair, depuis Le Million du numéro ci-dessous, de l’eau a coulé sous les ponts…
Balloté depuis quinze ans de propriétaire en propriétaire de plus en plus exotiques (de feu Robert Hersant au promoteur immobilier Jean-Pierre Brunois, en passant par l’homme d’affaires libanais Georges Ghosn ou encore le franco-égyptien Raymond Lakah), le grand journal de l’après-guerre n’était plus que l’ombre de lui-même, un “journal-zombie” parodiant jour après jour son glorieux passé faute de moyens humains et financiers…et de vrais journalistes disaient les mauvaises langues. “France-Soir” c’était devenu ça :
Un vague parent pauvre du “Sun” ou de la “Bild Zeitung”… Mais de ce positionnement peu glorieux faisant table rase, Alexandre Pougatchev fait mine d’y croire. Hourrrrra sabre au clair, le jeune cosaque a carrément promis d’investir 20 millions d’euros dans la relance du titre. Son idée : faire du nouveau “France-Soir” un “quotidien populaire de qualité”, autrement dit aller chasser sur les terres du “Parisien”… Plutôt gonflé, même si son papa Sergueï – surnommé “le banquier de Poutine” – est l’un des hommes les plus riches de la Sainte Russie avec une fortune estimée à 8 ou 10 milliards de dollars.
Notre apprenti Citizen Kane a donc sorti son chéquier et embauché à tour de bras : la rédaction qui avait fondu à moins de 30 journalistes compte désormais plus de 80 cartes de presse emmenées par Gilles de Prévaux, un vieux briscard qui a dirigé “Télé-Loisirs” pendant 20 ans chez Prisma. A ses côtés, Jacques Hennen, un ancien pilier du “Parisien”… Une aubaine aussi pour toute une série de “people” de la profession légèrement sur le retour : PPDA, Thierry Roland ou encore Laurent Cabrol tiendront chroniques dans le nouveau “France-Soir”. On est bien loin des grandes plumes qui signaient dans le journal de Lazareff : Joseph Kessel, Lucien Bodard, Henri Amouroux… Mais bon, à la guerre comme à la guerre !
Pougatchev Junior promet carrément une nouvelle formule en forme de “révolution” éditoriale. A voir. Avec un prix ramené à 70 ou 80 centimes contre 0,90 centimes pour “Aujourd’hui” et 1 euro pour “Le Parisien”, il viserait plus de 100.000 exemplaires d’ici la fin de l’année. Mais l’argument prix a-t-il encore un sens au moment où le lecteur a pris la bien mauvaise habitude de faire sa revue de presse gratos sur Internet ? Rien n’est moins sûr. Et malgré ses millions, le jeune Alexandre semble courir au devant d’une sacrée déconvenue : sait-il que les quotidiens nationaux ont encore vu leurs ventes plonger de 4 % en 2009 (avec des pointes à – 10 voire – 15 % pour certains titres), a-t-il vu la pub fondre comme neige au soleil (- 20 % de recettes en moyenne) ?
Autrefois, une mauvaise blague circulait au “Parisien” sur le thème “à chaque fois qu’un vieux meurt on enterre un lecteur de “France-Soir”. Aujourd’hui, on pourrait dire “à chaque fois qu’un internaute naît c’est un lecteur en moins pour la vieille presse”… Et on est en droit de se demander : à quoi ça rime de faire tourner les rotatives pour tenter de relancer un journal en état de mort clinique, alors que l’avenir se joue sur Internet et que les grands quotidiens généralistes (“Le Monde”, “Le Figaro”, “Libé”…) ont déjà bien du mal à réussir leur mue numérique ?
PETITE SEQUENCE NOSTALGIE
Reconnaissons à la nouvelle équipe de “France-Soir” la beauté du geste : dans la presse française, quitte à mourir, on meurt debout en tirant ses dernières cartouches jusqu’au dernier numéro (spéciale dédicace aux regrettés “Matin”, “Quotidien de Paris”, “InfoMatin”…). D’ailleurs, contrairement à ce que ce billet pourrait laisser penser, j’ai gardé une certaine tendresse pour “France-Soir”. Et pour cause : j’y ai fais mes débuts de journaliste il y a plus de vingt ans… A l’époque, le journal siégeait encore au 100 rue de Réaumur (ce doit être une boutique de fringues maintenant) et non sur les Champs-Elysées (un caprice bling-bling des russes). On était accueilli à l’entrée par un huissier en uniforme, un ex-para qui avait perdu sa main et un oeil en Algérie. Et dans le Hall, si mes souvenirs sont bons, trônait une vieille machine linotype (datant du temps où l’on composait chaque ligne du journal en caractères de plomb avant impression !) que surplombait la photo du Commandeur : Pierre Lazareff Him-Self ! Mort et enterré depuis 1972 le vieux, mais son fantôme planait encore sur les lieux et le jeune gandin que j’étais n’en menais pas largeen croisant les derniers représentants du grand “France-Soir”(Jean Brigouleix et son fils Jean-Michel qui m’avait pris en stage au service Info-Géné) et les jeunes loups de l’époque (Patrick de saint-Exupéry, futur grand reporter au “Figaro”, Prix Albert-Londres et fondateur de la revue “XXI”).
On m’avait mis au scanner à écouter radio-Poulaga, des fois que je tombe sur une affaire bien saignante pour la page “Fait-Divers”, genre l’égorgeur de petites vieilles Thierry Paulin… Las, à part un sac à main volé ou une rixe dans un bar voisin où l’on me dépêchait pour ramener 5 lignes, j’étais un peu comme le lieutenant Drogo dans “Le Désert des Tartares” à attendre la grande News qui ne vient jamais. Celle que de toute façon on n’aurait jamais confié à un gamin de 21 ans… A l’époque, le journal vendait encore près de 300.000 exemplaires. Mais stop au flashback et retour au “France-Soir” de l’an 2010après cette petite séquence nostalgie (qui aura sûrement gonflé mes jeunes confrères “digital natives”). Quelles sont les chances aujourd’hui de lancer ou relancer avec succès un “nouveau quotidien populaire de qualité” ? Heu comment dire…Et bien il faudrait sans doute une autre faille spatio-temporelle pour que le lecteur numérique du XXIème siècle délaisse ses multiples écrans pour se précipiter vers un kiosque histoire d’acheter le nouveau “France-Soir”. Mais bon, pour tous ces moments passés à apprendre les bases du métier sur de vieilles machines à écrire (dont j’ai oublié la marque, sûrement pas une Remington) cotoyant de rares écrans d’ordi verdâtres (les tous premiers arrivaient à peine dans les rédactions), je souhaite vraiment BONNE CHANCE et, sait-on jamais, LONGUE VIE au journal de Pierre Lazareff !
Avez-vous déjà entendu parler du “data journalism” (“journalisme de données” en version française) ? Non ? Normal. Le sujet agite beaucoup en ce moment les professionnels de la profession, suscite des contributions savantes dans les conférences sur l’avenir de la presse et sur les blogs dédiés, nourrit d’interminables discussions sur Twitter (je me tweet-clashait encore hier gentiment à ce sujet avec mon excellent confrère Eric Mettout de Lexpress.fr)…mais il reste à mon sens fortement éloigné des préoccupations réelles du lecteur. C’est pourtant la dernière tarte à la crème d’un métier en plein questionnement existentiel. Mais de quoi parle-ton exactement ? Le “data journalism”est une nouvelle technique journalistique très en vogue chez nos amis anglo-saxons qui consiste à collecter des masses de données complexes (chiffres, statistiques, rapports annuels…) pour en extraire des informations jugées pertinentes avant de les organiser sous la forme de jolis tableaux, graphiques et autres infographies colorées plus ou moins bien commentés… Nos confrères américains et grands-britons ne jurent plus que par cette dérive scientiste qui est un peu au journalisme ce que la police scientifique est à la maison Poulaga. A savoir un truc très efficace à la télé pour résoudre les affaires classées de “NCIS” ou “Portés disparus”, mais beaucoup moins dans la vraie vie quand il s’agit d’empêcher un braquage de fourgons blindés au lance-roquette ou une émeute dans les cités…
Deux grands évènements ont contribué l’an dernier à l’avènement de ce fameux “journalisme de données”: 1) La “libération” des données publiques décrétées en janvier 2009 par l’administration Obama avec l’ouverture du site data.govqui permet à tout citoyen d’accéder à un catalogue de données brutes mis en ligne par le gouvernement américain. Bon courage. Car cette énorme masse de chiffres est bien sûr illisible et incompréhensible pour le profane…A moins justement qu’un bon samaritain formé aux dernières techniques de l’infographie et de la “visualisation éditorialisée” ne se saisisse de ces rébarbatives statistiques pour les traduire en jolis histogrammes et autres camemberts illustrés.
2) Mais le grand fait d’armes du “database journalism” reste évidemment la révélation du scandale des notes de frais des parlementaires britanniques par le “Daily Telegraph” au printemps dernier. Ou comment un journal populaire a en fait obtenu un CD contenant un listing de députés indélicats en versant la coquette somme de 70 000 livres (78 734 euros) à un employé de la Chambre des communes (au passage bonjour la déontologie!). Mais en révélant ces petites et grandes turpitudes - du remboursement de la construction d’un abri de jardin pour canards au défraiement de la location de films X par monsieur mon mari – le “Telegraph” a vu ses ventes bondir de 100.000 exemplaires. Résultat, une partie de la profession ne jure plus que par la magie du disque dur bourré de données croustillantes. Ou alors l’analyse scientifique de statistiques bien plus austères mais très parlantes. Cela donne par exemple l’été dernier un papier magistral d’Antoine Vayer dans “Libération” : “Contador : du kérosène dans les veines” Ou comment un non journaliste et vrai spécialiste de l’effort sportif (ex-directeur de Festina) démontre par A + B (durée de l’ascension, poids du coureur, puissance développée etc…) que la victoire du coureur au col du Verbier était humainement impossible…sans prendre un petit remontant. Reconnaissons là une belle victoire du “data journalism”. Mais de là à en faire un cas d’école et un manifeste comme le fait Nicolas Vanbremeersch dans un article intitulé “Pour un journalisme de données” publié par Slate en juillet dernier, il y a un grand pas qu’il faut se garder de franchir.
Citations :
“De nombreux médias ont compris qu’un article n’était plus l’alpha et l’omega de l’information, mais qu’une infographie, voire la compilation intelligente de données, mises à disposition sur un site Internet, était un meilleur levier d’information qu’un article, qu’une tribune d’expert. Les meilleurs articles d’information, en ligne, les plus consultés, sont souvent de beaux diagrammes”, s’enflamme l’ami Vanbremeersch, un HEC qui ne dirige pas une école de journalisme mais une agence “conseil en communication corporate”.
Et de poursuivre : “Les pouvoirs (Amaury Sport Organisation, l’Elysée) ont un intérêt objectif à maîtriser la divulgation de l’information (…). Les contre-pouvoirs (les médias, les opposants) ont intérêt à travailler non à simplement commenter, mais à fournir leurs données. Se contenter du commentaire, c’est jouer le jeu du storytelling des pouvoirs. Entrer dans la donnée, c’est jouer la subversion”.
Avant de conclure carrément : “Dans un monde d’hyper commentaires, mais aussi de grande puissance de compilation et calcul, la véritable médiation avec la réalité se fait par la donnée”.
Un autre tenant du data-journalism, Fabrice Epelboin qui n’est pas journaliste non plus (il se présente comme “creative geek, startupper, web strategy consultant, editor of Readwriteweb France”) en appelle donc dans ce papier à une refonte de la formation initiale des journalistes pour les préparer “à ce tournant du métier”.
OK les gars mais il y a un petit Problème. On part du journalisme sportif – celui qui par nature se prête le mieux à l’exégèse statistique avec ses scores et temps chronométrés – pour généraliser à l’ensemble du métier ! Et en creux, on sent bien que certains fanatiques du “journalisme de données” à l’anglo-saxonne voudraient carrément en finir avec le “journalisme de narration” à la française. Bref faire la peau à ce bon vieux Albert Londres… C’est à ce moment là je mets le holà ! Si le journalisme de données répond dans certains cas au besoin de traiter l’avalanche d’informations qui déferle sur nous par tous les tuyaux et sur tous les écrans de la civilisation numérique, bref à nous rassurer face à “l’infobésité” qui menace (voir ce bel article savant), cette tendance à vouloir objectiviser à outrance la réalité me donne la chair de poule. Car précisément, le journalisme c’est d’abord affaire de chair ! Une belle plume pour décrire le réel avec des morceaux d’humanité dedans vaut bien mieux que tous les tableaux Excel du monde. On dénonce le “story telling” des “spin doctors” qui nous manipulent ? Très bien. Mais le métier de journaliste c’est d’abord raconter les ressorts d’une actualité en répondant le mieux possible aux fameux “5 W” : Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? (voire 6 W avec le Pourquoi ?). Or les chiffres à eux-seuls sont bien incapables de répondre à ce questionnement qui est à la base de tout article normalement constitué. Que diantre, ce n’est quand même pas avec du “data journalism” qu’Albert Londres a fait fermer le bagne de Cayenne ! Et plus près de nous, notre confrère Tonino Serafini n’a pas eu besoin de statistiques officielles du ministère des affaires sociales pour dire dans “Libération” la misère et la détresse humaine des sans-abris du Bois de Vincennes : il n’a fait que raconter ce qu’il voyait.
L’analyse des chiffres par tous les nouveaux champions du journalisme de bureau ne remplacera jamais les yeux et les oreilles d’un bon journaliste qui prend encore la peine d’aller sur le terrain pour témoigner. Le journalisme d”enquête et d’investigation a sans doute besoin de données chiffrées. Mais de là à transformer tous les porteurs de carte de presse en experts en “data mining”… La profonde crise – économique mais aussi d’identité – que traverse la presse ouvre un boulevard aux dernières modes technologiques venues d’outre-Atlantique. Et si on les laisse faire, les ingénieurs en référencement prendront bientôt les commandes des journaux. Ils pilotent déjà souvent leurs sites Web. Mais le journalisme de données n’est sûrement pas le meilleur moyen de réconcilier le lecteur avec la presse. Le récit et le reportage restent des genres majeurs du journalisme à la française qui assume sa part d’engagement et de subjectivité. Et quand la plume et l’histoire sont à la hauteur, le lecteur en redemande : en témoigne le beau succès rencontré par la revue “XXI” fondée par Patrick de Saint-Exupéry…tiens tiens un prix Albert Londres. C’est d’ailleurs une toute jeune journaliste de “XXI”, Sophie Bouillon, qui a décroché à 25 ans le dernier Prix Albert Londres grâce à un formidable reportage africain (“Bienvenue chez Mugabé”). Bref à tous les zélotes du “data journalism” (qui sont les mêmes que ces partisans du “robot-journalisme” épinglé dans ce récent billet) je dis : “Nous ne sommes pas des numéros !”. Le journalisme, c’est aussi affaire de littérature y compris sur le Web où la petite logique comptable et justement statistique a malheureusement tendance à privilégier le “flux” de données en lieu et place de l’info racontée par des journalistes formés à l’enquête, au reportage et au récit. Jean-Christophe Féraud